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Michele Crosera

Une belle simplicité

La version italienne originale d’Alceste de Gluck, représentée pour la première fois à Vienne en 1767, constitue l'exemple le plus pur du credo artistique du compositeur. Son objectif n'était autre que de réformer l'opéra et de le libérer des excès et des distractions qu'il avait accumulés. Il voulait revenir au modèle de la tragédie grecque antique, rétablir l'importance des mots et composer une musique capable d’illustrer et de mettre en valeur de puissantes histoires.

Les idéaux inébranlables de Gluck l’amenèrent à se faire apprécier des plus grands réformateurs du grand opéra au 19e siècle, Wagner et Berlioz, qui retravaillèrent certains de ses opéras pour les ramener sur le devant de la scène. Wagner présenta ainsi une version allemande adaptée et remaniée d’Iphigénie en Aulide à Dresde en 1847. Et en 1859, Berlioz retravailla l’opéra Orphée et Eurydice pour qu’il soit représenté à Paris.

Je cherchai à réduire la musique à sa véritable fonction, celle de seconder la poésie.

Christoph Willibald Gluck

Orphée reste encore aujourd’hui la partition de Gluck la plus communément jouée, et sa version originale italienne de 1762 fut le premier de ses opéras « de réforme », bien qu'il s'agît de sa 30e œuvre pour la scène en 21 ans de carrière. Ce fut pourtant dans la préface d'Alceste qu’il exposa son manifeste :

Lorsque j’entrepris de mettre en musique l’opéra Alceste, je me proposai d’éviter tous les abus que la vanité mal entendue des chanteurs et l’excessive complaisance des compositeurs avaient introduits dans l’opéra italien, et qui, du plus pompeux et du plus beau lie de tous les spectacles, en avaient fait le plus ennuyeux et le plus ridicule ; je cherchai à réduire la musique à sa véritable fonction, celle de seconder la poésie, pour fortifier l’expression des sentiments et l’intérêt des situations, sans interrompre l’action et la refroidir par des ornements superflus. […] J’ai cru encore que la plus grande partie de mon travail devait se réduire à chercher une belle simplicité.

La version révisée d'Alceste, composée pour être jouée à Paris en 1776, est généralement considérée comme une œuvre supérieure, musicalement plus sophistiquée et plus variée sur le plan dramatique, notamment parce qu’elle rétablit dans le dernier acte le personnage semi-comique d'Hercule de la pièce d'Euripide. Mais c'est la version italienne antérieure qui incarne le mieux ses idéaux, faisant preuve d'une telle intégrité qu’elle peut s’avérer irrésistible dans les plus belles des représentations, comme l’est celle du Teatro La Fenice.

Le metteur en scène et créateur Pier Luigi Pizzi use de toute son élégance pour dépeindre un monde antique, délimité par des lignes modernes et claires : des arcs classiques ; une palette principalement composée de nuances de blanc et progressivement envahie par le noir funèbre après la décision fatidique d’Alceste, ainsi qu’une économie de mouvements pour que chaque geste soit révélateur. La silhouette et le visage sculptés de Carmela Remigio renforcent sa diction claire et sa voix cristalline pour créer une héroïne digne et crédible. Marlin Miller combine tonalités héroïques à une expression extrêmement réaliste de l’angoisse dans le rôle d'Admète, son époux désespéré. Même les enfants font forte impression aux côtés de l’impressionnante distribution et du chœur discipliné. Quant au chef d'orchestre français Guillaume Tournaire, il dirige avec élégance les forces de La Fenice.

La puissance de la vision de Gluck dans cet opéra marqua à jamais le jeune Mozart lorsqu'il assista aux répétitions de la première à Vienne. La musique de Gluck évolue certes à un rythme plus imposant que celle, plus volatile, de Mozart mais le jeune compositeur apprit de son aîné quant au traitement des mots et à la façon de considérer le chœur comme partie intégrante de l’œuvre. On ne trouve la preuve de cette influence qu’en 1780/81 avec Idomeneo, également d'inspiration classique. Si ce premier chef-d'œuvre lyrique de Mozart ne se limite pas aux préceptes de Gluck, il s’inspire clairement de son esthétique.

De nos jours, nous avons besoin à la fois de Mozart et de Gluck : Mozart pour son humanité inégalée et sa compréhension des failles et des aspirations humaines ; Gluck pour sa noblesse, et, dans la confusion de notre 21e siècle, pour sa belle simplicité.

Alceste - Regardez l'œuvre complète sur OperaVision entre le 3 avril et le 2 octobre 2020.