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Markus Suihkonen, Liine Carlsson - photo: Stefan Bremer | Finnish National Opera

L'ambiguïté intrinsèque de Don Giovanni 

Selon la légende, Don Giovanni était un libertin et un scélérat. Sa liste d'exploits sexuels était si longue qu'un mot fut inventé après que son serviteur en déploya la liste interminable, pliée en accordéon : le leporello. Si la légende de Don Juan semble intemporelle, la première version écrite remonte à 1630 : El burlador de Sevilla y convidado de piedra (L’Abuseur de Séville) du dramaturge espagnol Tirso de Molina. De nombreuses autres adaptations virent le jour avant que Lorenzo Da Ponte n'écrive le livret de l'opéra de Mozart en 1787, dont la pièce de Molière Dom Juan ou le Festin de pierre (1665) et la pièce de Goldoni Don Giovanni Tenorio (1735).

Da Ponte s’inspira principalement du livret de Giovanni Bertati pour Don Giovanni Tenorio, un opéra contemporain de Giuseppe Gazzaniga, dont il complexifia l’ensemble des personnages. Néanmoins, lorsque l'opéra de Mozart fut créé deux ans seulement avant la Révolution française, la légende du libertin impie avait été quelque peu ébranlée. Alors qu'un siècle auparavant, à l'époque de Molière, l’histoire convenait parfaitement à la tragédie, l’aspect comique prit le dessus à la fin du 18e siècle.

Alors, Don Giovanni est-il une comédie ou une tragédie ? Cette ambiguïté déconcertante est au cœur de l'opéra. Mozart lui-même considérait son opéra comme un dramma giocoso – littéralement un « drame joyeux », un genre répandu en Italie au milieu du 18e siècle. Jussi Nikkilä, metteur en scène de cette production au Finnish National Opera and Ballet, s’interroge sur cette juxtaposition : « La comédie et la tragédie se croisent et se heurtent dans l'opéra de bien des façons. Je trouve très amusant le fait que le public ne sache pas si un passage est drôle ou profondément triste ». On en trouve un exemple dans l'infâme aria du catalogue de Leporello, dans lequel il énumère de façon satirique les conquêtes de son maître, au grand dam de Donna Elvira, qui apprend alors l'étendue de l'infidélité de Don Giovanni.

Personne ne peut agir ainsi sans un contexte favorable – les autres doivent concéder au dictateur son pouvoir.

Jussi Nikkilä

Malgré ses vices – ou grâce à ceux-ci –, le personnage de Giovanni n'a jamais manqué de captiver le public. Bien que tout le monde le blâme et le vilipende, Leporello l'appelle « maître » et Elvira « mari ». L'identité du Don est difficile à saisir : « Qui je suis, tu ne le sauras pas » chante-t-il. Cette inconstance se retrouve dans la musique de Mozart. Il écrivit le rôle pour le chanteur Luigi Bassi dont la tessiture était « à mi-chemin entre le ténor et la basse » (Allgemeine Musikalische Zeitung, 1800). Aujourd'hui, une telle voix serait qualifiée de baryton. Cependant, à travers les âges, le rôle fut chanté aussi bien par des ténors que par des basses. Le registre vocal de Giovanni est donc aussi inconstant que son personnage. Alors que les exigences vocales imposent des choix de casting pour tous les autres personnages, Giovanni peut être chanté par toutes sortes de voix. De même, il se présente sous de nombreux déguisements. Il se fait d’abord passer pour le fiancé d'Anna puis, empruntant les vêtements de Leporello, il parvient à s’introduire chez la servante d'Elvira.

Au vu de son caractère insaisissable, comment Don Giovanni peut-il être mis en scène aujourd'hui ? S'agit-il d'un opéra sur le châtiment mérité d'un criminel ? Si dans le livret de Bertati, Donna Anna finit dans un couvent, Da Ponte lui attribue le pouvoir de mobiliser Don Ottavio et les autres personnages dans une quête de justice et de vengeance. Le sujet s'inscrit parfaitement dans le débat contemporain sur la culture du viol. Jussi Nikkilä déclare : « L'histoire est celle d'un addict au sexe. J'ai voulu aborder ce thème avec audace. Don Giovanni est un homme adulte qui a opéré d'une certaine manière pendant des décennies. Son personnage et son comportement constituent une tension dramatique et un contexte idéaux pour un réalisateur. Personne ne peut agir ainsi sans un contexte favorable – les autres doivent concéder au dictateur son pouvoir ».

La morale de l’histoire est donc la suivante : Don Giovanni viole et assassine parce qu'il le peut. Le système est biaisé en sa faveur : son pouvoir découle de son statut social. Si la justice terrestre est impossible, il ne peut obtenir ce qu'il mérite qu'en descendant aux enfers. Pour Nikkilä, une telle lecture pourrait sembler unilatérale. Il s'intéresse aux motivations de Giovanni. Pourquoi agit-il ainsi ? Que cache-t-il ? Y a-t-il encore de la beauté en lui ? « Pour aimer vraiment, il faut accepter la possibilité d'être blessé. Le fait même que Don Giovanni ne puisse pas le faire le conduit à sa propre destruction ».