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Martynas Aleksa

Roulette russe à Roulettenbourg

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À 18 ans, Sergueï Prokofiev était fasciné par le court roman de Fiodor Dostoïevski, Le joueur. Publié en 1866, le roman traitait d'un sujet que l’auteur connaissait bien : le jeu. Dostoïevski était en effet lui-même dépendant à la roulette et était criblé de dettes. Pour les régler, il conclut un contrat hasardeux selon lequel son éditeur pouvait acquérir le droit de publier ses œuvres pendant neuf ans, sans aucune compensation, s'il ne livrait pas un roman dans un délai strict. Le roman qu'il choisit de dicter à sa sténographe Anna Grigorevna comportait de nombreux traits autobiographiques.

L’histoire évoque un étrange groupe de personnes qui, au bord de la faillite, attendent dans la ville thermale fictive de Roulettenbourg la bénédiction d'un héritage abondant et salvateur. En quête d'argent autant que d'affection, leurs espoirs sont alors anéantis. Dans la réalité, ce chapitre de la vie de Dostoïevski se termina cependant de façon heureuse. Avec l'aide de Grigorevna, il put terminer le manuscrit à temps. Un mois plus tard, l'auteur et la sténographe du roman étaient fiancés.

Martynas Aleksa

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Un langage générateur d’émotions

En septembre 1915, en pleine Première Guerre mondiale, Prokofiev, alors âgé de 23 ans, s'inscrivit à nouveau au conservatoire pour éviter le service militaire. S'évadant dans l'univers du roman de Dostoïevski, il décida de poursuivre son projet d’opéra. Travaillant frénétiquement, il transposa lui-même l’œuvre en livret. Il raccourcit certains dialogues, en développa d'autres et réécrivit entièrement la scène de la roulette. Selon son autobiographie, l'opéra fut composé à une époque où il cherchait « un langage générateur d’émotions ». Il en résulta une œuvre rythmée, radicalement antiromantique et consistant en une déclamation musicale continue. Comme Prokofiev s’abstint d'utiliser des arias, des pièces chorales et d'ensemble, à l'exception de brèves interjections déclamatoires dans la scène de la roulette, l'orchestre seul est responsable de la caractérisation personnelle des protagonistes.

La musique de Prokofiev reflète le parcours typique des compositeurs d’une ère anxiogène. Il s'agit d'une esthétique du XXe siècle aux accents de désastre. À l'époque, les plaques géopolitiques intercontinentales semblaient avoir commencé à se heurter les unes aux autres... Naturellement, cela se reflétait aussi dans la musique.

Modestas Pitrenas, chef d'orchestre

La réduction pour piano fut achevée en cinq mois et demi seulement et la partition complète fut prête en janvier 1917. La première répétition de l'orchestre eut lieu le même mois. Cependant, les chanteurs protestèrent en raison de lignes vocales jugées trop difficiles et la production fut finalement abandonnée en mai 1917 après la Révolution russe de février.

L'œuvre ne fut donc créée qu'une décennie plus tard. Entre 1927 et 1928, Prokofiev révisa les parties vocales et l'instrumentation du Joueur. Dans une lettre adressée au compositeur Nikolaï Myakovski, il écrivit qu'il s'agissait « essentiellement d'une version entièrement nouvelle, bien que les thèmes principaux et le plan restent identiques ».

Les dix années qui se sont écoulées depuis la composition m'ont donné l'occasion de voir clairement ce qu'il y avait dans la musique et ce qui la remplissait d'accords terribles. J'ai jeté ces passages et les ai remplacés par d'autres que j'ai pris principalement dans les sections que je croyais réussies.

Sergei Prokofiev dans son autobiographie

La nouvelle version fut finalement été créée le 29 avril 1929 au Théâtre Royal de la Monnaie à Bruxelles dans une traduction française de l'écrivain belge Paul Spaak. La production rencontra un grand succès et resta au programme pendant deux ans. L'histoire de la réception de l'opéra en Russie est cependant plus problématique. Les tentatives de mise en scène de l'opéra à Leningrad ou à Moscou échouèrent, Prokofiev étant considéré comme un ennemi du système après son émigration en 1918. Après son retour au pays en 1936, Le Joueur n'était plus conforme à l'idéologie du réalisme socialiste. En conséquence, la première russe sous la direction de Guennadi Roshdestvensky n’eut lieu à Moscou qu'en 1963.

De Dostoïevski à Barkhatov en passant par Prokofiev

Dans cette production du Lithuanian National Opera and Ballet, dont la première a eu lieu en février 2020, le metteur en scène Vassily Barkhatov est resté aussi proche de l'opéra de Prokofiev que le compositeur lui-même le fut du roman de Dostoïevski. Se remémorant la mise en scène de Eugène Onéguine à Vilnius en 2012, il déclare : « J'ai souvent souligné que l'opéra ne devait pas être confondu avec l'œuvre d'Alexandre Pouchkine ; ici, c'est le contraire qui est vrai : l'opéra est égal au roman. Ainsi, Le Joueur est Dostoïevski selon Prokofiev ».

Barkhatov s'est inspiré du premier paragraphe du roman de Dostoïevski, qui décrit la façon dont les gens imaginent habituellement les casinos : tables de jeu et robes du soir, diamants et champagne. La réalité, nous avertit l'auteur, est bien plus sombre et dangereuse. Barkhatov a donc décidé de mettre l'accent sur l’écart entre le fantasme et la réalité. Il a transposé l'intrigue dans le monde d'aujourd'hui, dans une auberge miteuse où le jeu est désormais virtuel. Ce choix souligne que « tout comme un vrai alcoolique ne se soucie pas de ce qu'il y a dans son verre – champagne Cristal ou eau de Cologne Chypre – un vrai joueur ne se soucie pas de la façon dont il joue ». Cette production s’avère être une véritable étude sur la solitude.