Preloader Operavision
Jan Pohribny, MQEP

National Theatre Prague

Don Giovanni

Les derniers instants du grand rebelle

Opéras | Mozart

L'insatiable Don Giovanni n'est pas difficile : qu’il s’agisse de Donna Elvira, de sa servante ou encore d’une jeune mariée à la campagne, toutes feront l’affaire. Mais lorsqu'une de ses aventures se solde par un meurtre, il déclenche une succession d'événements qui le rapproche de son destin funeste.

 

Le théâtre des États à Prague, où Don Giovanni a été créé il y a quelque 230 ans, fait pour la première fois appel à un metteur en scène étranger pour monter l'opéra de Mozart. La nouvelle production d'Alexander Mørk-Eidem va-t-elle rompre avec la longue tradition de la damnation du libertin ? Son Giovanni est-il un incorrigible esclave de ses instincts ? Est-il un provocateur ? Ou un simple catalyseur autour duquel Mozart cartographie minutieusement l'univers toujours changeant des émotions féminines ?

Enregistré le 24 avril 2021, Théâtre des États, Prague. Coproduction National Theatre Prague et Nationaltheater Mannheim.

 

Chanté en italien. Sous-titres en anglais, tchèque, français et allemand avec la possibilité de traduire automatiquement dans près de 100 autres langues.

Disponible à partir du
18.06.2021 à 19h00 CET

jusqu'au
18.12.2021 à 12h00 CET

Don GiovanniPavol Kubáň
Donna AnnaJana Sibera
Donna ElviraAlžběta Poláčková
ZerlinaLenka Máčiková
LeporelloMiloš Horák
Don OttavioRichard Samek
MasettoLukáš Bařák
CommandeurZdeněk Plech
ChœursChœur de National Theatre Prague
OrchestreOrchestre de National Theatre Prague


MusiqueWolfgang Amadeus Mozart
Direction musicaleKarsten Januschke
Mise en scèneAlexander Mørk-Eidem
DécorsChristian Friedländer
CostumesJenny Ljungberg
LumièresEllen Ruge
Chef des ChœursPavel Vaněk
DramaturgieOndřej Hučín
BalletBallet de National Theatre Prague

Acte I

Au cours d'une de ses escapades nocturnes, le coureur de jupons, libertin et rebelle Don Giovanni tente de séduire la fille du Commendatore, Donna Anna. Après avoir échoué, le noble masqué tente de s'enfuir, mais le père d'Anna lui barre la route et le contraint à se battre en duel. Giovanni tue le Commendatore avec son épée et s’échappe avec son serviteur Leporello. En retrouvant le cadavre de son père, Anna fait jurer à son fiancé Ottavio de venger le meurtre.

Giovanni n'a pas beaucoup de temps pour se remettre. Donna Elvira arrive dans la ville, à la recherche de l'homme qui avait promis de l'épouser mais qui s'est enfui. Il s'avère que son ancien amant n'est autre que Giovanni. Elvira est elle aussi bien décidée à se venger, à moins que Giovanni ne ravive son désir pour elle et qu'il ne tienne sa promesse. Mais c’est nullement dans les intentions de Giovanni qui s'enfuit, laissant son serviteur s'occuper d'elle. Leporello dit à Elvira que Giovanni n'est pas digne de son amour et lui dresse le catalogue interminable des femmes que son maître a séduites, ajoutant qu'il serait naïf d'attendre de lui qu'il soit fidèle...

Entre-temps, Giovanni se lance dans une nouvelle aventure amoureuse. Après avoir participé à une procession de mariage dans le village voisin, il est immédiatement attiré par la jeune mariée, Zerlina, ce qui, naturellement, met en colère le marié, Masetto. Giovanni propose d'organiser une fête de mariage, et Leporello conduit les paysans au manoir de son maître. Lorsque Giovanni et Zerlina ont un moment d'intimité, elle cède presque à ses tentatives de séduction. Au grand dam de Giovanni, la jalouse Elvira apparaît et emmène l’insouciante Zerlina.

Giovanni rencontre Anna et Ottavio. Ils lui demandent de les aider dans leur recherche du meurtrier encore inconnu du Commendatore, sans savoir qu'ils s'adressent à lui. Ottavio n'a aucune idée de qui est Giovanni, tandis qu'Anna semble ne pas le soupçonner non plus, mais, comme nous le verrons plus tard, rien n’est jamais sûr avec une telle femme... De plus, la situation de Giovanni s'aggrave lorsque Elvira revient et le traite ouvertement de menteur et d'imposteur. Giovanni répond aux accusations en affirmant qu'Elvira est folle.

Alors que Giovanni s'en va, Anna le reconnaît soudain comme l'homme qui a tenté de la séduire et qui a ensuite tué son père. Elle insiste pour qu'Ottavio prenne des mesures sérieuses contre Giovanni pour venger son honneur et la mort du Commendatore. Mais Ottavio, plutôt bonhomme et amoureux, n’a pas très envie de jouer au héros ou au justicier...

Pendant ce temps, Giovanni et Leporello projettent d'organiser une soirée de débauche pendant laquelle Giovanni ajouterait de nouveaux noms à son catalogue de conquêtes. Zerlina est la première que Giovanni a l’intention de séduire. Mais ce plan est encore une fois contrarié par Elvira qui s'est alliée à Anna et Ottavio. Tous trois arrivent déguisés à la fête de Giovanni. Au moment opportun, ils enlèvent leurs masques et dénoncent Giovanni. Malgré les menaces proférées à son encontre, Giovanni parvient à s'échapper.

Acte II

Suite aux derniers incidents, Leporello décide de ne plus servir Giovanni et menace de quitter son maître. Pourtant, Giovanni a besoin de lui pour mettre à exécution ses futurs plans, et donc, comme toujours, il convainc Leporello de rester en lui offrant de l'argent. Un nouvel objet de la convoitise de Giovanni est la servante d'Elvira.  Afin de ne pas éveiller les soupçons, il ordonne à Leporello d'échanger ses vêtements avec lui. Quand Elvira apparaît à la fenêtre à la place de sa servante, Giovanni l'attire dehors. Lorsqu’elle descend dans la rue, c’est Leporello qui l’emmène, continuant à se faire passer pour son maître La voie est maintenant libre et Giovanni chante une sérénade à la servante d'Elvira.

Mais avant de pouvoir achever sa manœuvre de séduction, Giovanni doit faire face à un nouveau danger lorsqu'il est confronté à Masetto et ses amis à la recherche de l'homme qui a séduit Zerlina. Se faisant toujours passer pour Leporello, Giovanni disperse astucieusement le groupe et bat le crédule Masetto.

Leporello a autant de chance que son maître. Déguisé avec le manteau et le chapeau de Giovanni, il tombe entre les mains d'Ottavio et d'Anna. Croyant que Leporello est Giovanni, Elvira tente de le sauver, suppliant le couple d'épargner sa vie, mais en vain. Leporello, désespéré, révèle sa véritable identité et, profitant de l'étonnement d'Ottavio et d'Anna, disparaît.

Après ce coup de théâtre, Giovanni et Leporello se retrouvent au cimetière, près du monument au Commendatore. Les railleries de Giovanni sont interrompues par une voix mystérieuse provenant de la statue de la tombe, qui avertit le libertin qu'il sera condamné à la perdition éternelle pour ses péchés. Giovanni rit de ces paroles et ordonne à Leporello, qui tremble, d'inviter la statue du Commendatore à dîner.

Ottavio presse Anna de l'épouser, mais elle refuse, prétextant qu'il est trop tôt après la mort de son père. Elle assure néanmoins son fiancé de son amour et de sa fidélité.

Giovanni savoure un dîner opulent. Il est abordé par Elvira, qui l'implore de changer ses habitudes immorales. Giovanni la ridiculise, elle abandonne et part. À son grand désarroi, peu après le départ d'Elvira, il voit apparaître l'esprit du Commendatore. Le fantôme lui offre une dernière chance de se repentir, mais Giovanni refuse catégoriquement et descend en enfer...

Le mystérieux « opéra des opéras »

L'opéra Il dissoluto punito ossia il Don Giovanni (Don Juan, ou Don Giovanni) est considéré comme l'une des plus grandes œuvres de Mozart et rejoint la liste des opéras les plus fréquemment mis en scène dans le monde. « L’opéra des opéras » selon E. T. A. Hoffmann - cette désignation est encore d’actualité, - il a influencé et inspiré de nombreux artistes et penseurs depuis la fin du 18e siècle. Pour Gustave Flaubert, la mer, Hamlet et Don Giovanni sont les meilleures choses que Dieu ait créées. Au sujet de la renommée mondiale dont jouit le chef-d'œuvre de Mozart, les Praguois affirment que l'opéra est avant tout « le leur », car il a été écrit pour Prague, Mozart ayant peut-être même tenu compte des préférences et des traditions théâtrales locales.

En regardant Don Giovanni, nous devons avant tout admettre qu'à bien des égards, cette œuvre de maturité de Mozart est finalement très peu mozartienne. On ne trouve aucun autre opéra de ce genre dans son œuvre, pas même parmi les opéras que l'on qualifie habituellement de matures. À en juger par sa vie et son œuvre, Mozart semble avoir été une personne très laïque, un rationaliste éclairé et un libéral. À l'exception d'Idomeneo dans lequel on entend la voix de Neptune, et des merveilles féeriques de Die Zauberflöte, ses opéras sont dépourvus de motifs surnaturels et de sujets métaphysiques. De même, Mozart ne traite jamais de moralité qui ne soit pas terre à terre, qui ne soit pas issue de la connaissance pratique et d'un respect de l'humain à l'humain, sans préjugés. Sans parler de la morale chrétienne officielle, imposée par la menace de la perdition éternelle et des tourments infernaux.

Il y a un autre trait « non mozartien » de Don Giovanni : Mozart, conscient de la retenue et du goût classique, ne dépeint la mort explicitement dans aucun autre opéra. D'ailleurs, plus tard, la mort deviendra l'un des principaux piliers thématiques servant de base au développement de l'opéra... Pour Mozart, la mort semble être au-delà de l'horizon de son monde opératique. Elle se profile de temps à autre, mais ne frappe jamais ouvertement. Mais voilà que dans Don Giovanni, nous pouvons observer de nos propres yeux la mort de deux personnes, dont l'une va jusqu’à descendre dans les Enfers chrétiens d'où s'échappent des voix à glacer le sang !

Qu'est-ce qui a bien pu pousser Mozart et son librettiste, Da Ponte, à s'aventurer dans de telles thématiques ? À quoi bon reprendre le sujet baroque moralisateur du blasphémateur et du séducteur transgressif puni pour ses péchés et dévoré par des flammes de l’Enfer ? Quelle importance pouvaient-ils attacher à un tel dénouement ? L'ont-ils simplement considéré comme un élément de rigueur de l'histoire, dont le public attendait l'effet théâtral, tout en orientant leur attention principale ailleurs ? (En décrivant par exemple toutes sortes d’imbroglios causés sans cesse par les relations érotiques, comme dans les deux autres opéras qu'ils ont créés ensemble, Le nozze di Figaro et Così fan tutte.) Les deux libres penseurs laïques se sont-ils mis d’accord sur le fait que la mort du débauché était bien méritée ? Et si cela allait à l'encontre de leur vision du monde, pourquoi ont-ils donné à leur opéra un titre aussi explicitement moralisateur ? Pourquoi Mozart a-t-il dépeint la scène de la rencontre de Giovanni avec un être du monde souterrain et la descente aux enfers du pécheur de manière si saisissante que, même deux siècles plus tard, elle n'a rien perdu de son caractère urgent et glaçant ?

Et si les bons vivants éclairés qu’étaient Mozart et Da Ponte avaient simplement considéré la scène baroque expressive de la damnation de Giovanni comme une métaphore suggestive de la mortalité de l’être humain, de sa finitude et de sa cruelle imprévisibilité ? Une  admonestation, car tous les plaisirs de la vie peuvent soudainement être réduits à néant ? Il est très improbable que Mozart, qui considérait avec bienveillance les erreurs humaines et en particulier celles liées aux relations amoureuses, se fasse l'avocat du châtiment éternel et considère l'enfer comme une fin appropriée pour le libertin. Dans l'ensemble, l'esprit de Mozart, qui nous semble encore si agréable aujourd'hui, est en contradiction avec une telle attitude. Après tout, c'est manifestement l'une des raisons pour lesquelles, dans les adaptations théâtrales modernes et postmodernes, le motif de la perdition et de la mort de Giovanni a été quelque peu aseptisé et dépouillé de son lest religieux et moraliste d'antan : par exemple, dans le duel avec le Commandeur au début de l'opéra, Giovanni subit une blessure qui, à la fin, s'avérera être la véritable cause de sa mort, comme c'est le cas dans la nouvelle production de Don Giovanni par Alexander Mork-Eidem, mise en scène au Estates Theatre. Peu importe que l'on interprète la blessure de Giovanni de façon naturelle ou métaphorique, Giovanni, comme chacun d'entre nous, est simplement destiné à la tombe. Et pour cela, l'existence de l'enfer n'est pas nécessaire.

Après tout, le mystère de l'identité du personnage principal de Don Giovanni de Mozart est lié à cette question. L'homme à qui Mozart a peut-être accordé trois grandes chances de pénétrer dans son for intérieur, trois arias complètes qui lui sont propres, mais qui montrent le personnage principal comme une personne totalement superficielle avec un univers intérieur très superficiel et banal, des arias, ou plutôt des chansonnettes, qui, au milieu de la vaste partition de l'opéra de Mozart, sont loin d'égaler les interprétations musicales magistrales des trois personnages féminins : Elvira, Anna et Zerlina. En fait, Mozart a paradoxalement fait l'impasse sur Giovanni, le personnage autour duquel l’action semble se dérouler, et a conféré aux femmes l’essentiel de son art : l’expression des émotions humaines joyeuses, nobles, graves et mélangées de façon déroutante, comme dans beaucoup, sinon tous, ses grands opéras...

Ce tissu de mystères dans Don Giovanni est-il la conséquence de l'inconsistance et de la légèreté dramaturgique de Mozart et Da Ponte, ou témoigne-t-il de leur génie et de leur subversion audacieuse et rebelle de l'histoire traditionnelle, des valeurs traditionnelles et de l'opéra traditionnel avec le public traditionnel ? Finalement, cette « irresponsabilité » de Mozart et Da Ponte et ses questions qui restent sans réponse sont certainement les qualités qui placent Don Giovanni à côté de la mer et de Hamlet.

Ondřej Hučín