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Baus La Monnaie / De Munt

La Monnaie / De Munt

La Gioconda

Dans la Cité des Masques, il est normal de cacher son vrai visage.

Opéras | Ponchielli

Conspirations et régates constituent la toile de fond du sort d'une jeune chanteuse. Harcelée par un espion sans cœur, elle sacrifie tout pour sauver l'homme qu'elle aime et la femme qu'il préfère à elle.

 

Ponchielli a basé son opéra sur la pièce de Victor Hugo Angelo, tyran de Padoue. Spécialiste d'Hugo, le metteur en scène Olivier Py nous offre une version onirique de cette sombre tragédie romantique, présidée par le sexe et la mort. Paolo Carignani dirige une distribution exceptionnelle dans six exigeants rôles principaux.

Chanté en italien
Sous-titré en français, anglais, allemand et néerlandais et possibilité de traduire automatiquement dans 114 langues.

 

Cette production contient des scènes de nudité et de violences sexuelles qui pourraient heurter certains spectateurs.

Disponible à partir du
12.02.2019 à 19h00 CET

jusqu'au
11.08.2019 à 23h59 CET

La GiocondaBéatrice Uria-Monzon
Laura AdornoSilvia Tro Santafé
Enzo GrimaldoStefano La Colla
BarnabaFranco Vassallo
La CiecaNing Liang
Alvise BadoeroJean Teitgen
IsèpoRoberto Covatta
ChœursChœurs de la Monnaie, Académie des chœurs de la Monnaie s.l.d. de Benoît Giaux, Choeurs d’enfants et de jeunes de la Monnaie s.l.d de Benoît Giaux
OrchestreOrchestre symphonique de La Monnaie


MusiqueAmilcare Ponchielli
Direction musicalePaolo Carignani
Mise en scèneOlivier Py
DécorsPierre-André Weitz
CostumesPierre-André Weitz
LumièresBertrand Killy
Chef des ChœursMartino Faggiani
Production vidéoChristian Leblé

Acte I : La gueule des lions

Dans la cour du palais des Doges à Venise, le peuple festoie à l’occasion de la régate annuelle. Barnaba, un chanteur de rue par ailleurs informateur de l’Inquisition, surveille les festivités. À l’arrivée de la Gioconda, accompagnée de sa mère aveugle la Cieca, il sent se réveiller son désir pour la belle chanteuse. Il la poursuit quand elle laisse sa mère pour aller à la recherche de son bien-aimé Enzo dans la foule. La jeune femme rejette rudement Barnaba, qui imagine alors la soumettre en s’en prenant à sa mère défaillante.

Le peuple en liesse accueille le vainqueur de la régate. L’un des perdants, Zuàne, accepte difficilement sa défaite. Barnaba lui susurre qu’il la doit à un sinistre sort jeté par la Cieca. Entendant ces propos, les partisans de Zuàne crient que la Cieca est une sorcière et qu’elle doit être exécutée. Alors que Barnaba est sur le point de faire arrêter sa mère, la Gioconda revient accompagnée d’Enzo. Prenant fait et cause pour la Cieca, le jeune homme a des difficultés à partir avec le peuple qui exige haut et fort que la vieille femme soit lynchée.

Accompagné de son épouse masquée Laura, Alvise, un des chefs de l’Inquisition, vient voir la cause du tapage. Barnaba l’exhorte à arrêter la Cieca, mais Laura, émue par les supplications de la Gioconda, parvient à convaincre son époux de l’acquitter. De gratitude, la Cieca offre son rosaire à Laura. Le calme revient, et tous s’en vont, à l’exception de Barnaba et Enzo.

Barnaba fait comprendre à Enzo qu’il le tient à sa merci : il sait qu’il est le proscrit Enzo Grimaldo, revenu en secret à Venise, et il a par ailleurs deviné que la relation que le jeune homme entretient avec la Gioconda n’est qu’une parade à son véritable amour pour Laura. Ironiquement, Barnaba lui souhaite bonne chance pour le rendez-vous nocturne sur son bateau dont il a convenu avec Laura, et lui offre même son aide ; mais une fois Enzo parti, il dicte à un écrivain public une missive anonyme dans laquelle il dévoile à Alvise les projets de fuite d’Enzo et Laura, et qu’il dépose dans la « gueule des lions » – une boîte aux lettres dans laquelle les Vénitiens peuvent glisser leurs dénonciations anonymes des contrevenants à la loi. La Gioconda, qui a quitté l’église, écoute inaperçue et assiste à la révélation par Barnaba du véritable amour d’Enzo. Elle a le coeur brisé, tandis que Barnaba exulte : en sa qualité d’espion, il s’estime plus puissant que le doge…

Acte II : Le rosaire 

Sur le bateau d’Enzo, l’équipage prépare le départ. Alors qu’Enzo n’y croyait plus, Laura surgit soudain, conduite par Barnaba. Les amants s’étreignent et rêvent d’une nouvelle vie. Tandis qu’Enzo passe au pont supérieur du bateau, Laura implore le pardon et la bénédiction de la Vierge. La Gioconda, qui s’était dissimulée sur le vaisseau, sort sans bruit de sa cachette. Incapable de réprimer sa jalousie et sa haine envers Laura, elle songe à la poignarder. Mais, apercevant Alvise sur une barque qui approche, elle décide d’abandonner la vengeance au mari de Laura. De désespoir, cette dernière saisit son rosaire. La Gioconda, reconnaissant celui de la Cieca, comprend que Laura est celle qui a sauvé sa mère de la mort ; elle décide de l’aider à s’échapper en mettant sa propre barque à sa disposition. De retour, Enzo constate la disparition de Laura et se retrouve face à la Gioconda. Avant de quitter le bateau, celle-ci lui affirme qu’il a été trahi, en lui montrant les galères vénitiennes qui encerclent son embarcation. De désespoir, Enzo met le feu à son bateau et se sauve à la nage.

Acte III : La ca' d'oro

Dans une chambre de la Ca’ d’Oro, un des plus riches palais en bordure du Grand Canal de Venise, Alvise imagine sa vengeance contre sa femme. Il décide de lui faire boire du poison afin de laver son honneur souillé. Il envoie chercher Laura au bal qui bat son plein dans le palais, et lui révèle qu’il est au courant de ses projets. Il lui montre le catafalque prêt à la recevoir et lui tend une fiole de poison qu’elle doit boire avant que ne retentisse la dernière note du chant provenant de la fête. Alvise sort ; Laura est sur le point d’ingérer le poison quand la Gioconda fait irruption. Elle échange le breuvage mortel avec un puissant somnifère qui doit plonger la jeune femme dans un état semblable à la mort et le lui donne à boire. Quand il revient un peu plus tard, Alvise trouve le flacon vide et, à la vue du corps de Laura sur le catafalque, il pense être vengé. La Gioconda quitte sa cachette tandis qu’Alvise invite à poursuivre les festivités avec un somptueux ballet (« Danse des heures »).

Entretemps, Barnaba a trouvé la Cieca au palais, occupée à prier pour un défunt dont chacun voudrait connaître l’identité… Quand Barnaba annonce la mise en bière de Laura, Enzo jette son masque et déclare qu’il veut mourir à son tour. Alvise montre à ses convives la « dépouille » de Laura en précisant qu’il l’a tuée pour sauver son honneur. Enzo le menace, mais il est capturé par les gardes. Pour le sauver, la Gioconda décide de s’offrir à Barnaba, à la condition qu’il fasse échapper Enzo.

Acte IV : Le canal Orfano

Deux hommes apportent en secret Laura toujours inerte dans la maison de la Gioconda. Celle-ci leur demande alors d’aller à la recherche de sa mère, qu’elle n’a plus revue depuis son arrestation par Barnaba. De nouveau seule devant Laura endormie, elle est déchirée entre d’une part sa décision de réunir Laura et Enzo puis se suicider, et d’autre part la tentation d’écarter définitivement Laura pour connaître elle-même le bonheur avec Enzo. Elle est tirée de son dilemme par le cri d’un gondolier qui affirme avoir trouvé des corps dans le Canal Orfano, et par l’arrivée d’Enzo, que Barnaba a libéré.

La Gioconda avoue au jeune homme qu’elle a fait quérir le corps de Laura ; ignorant que sa bien-aimée n’est pas morte, Enzo s’emporte au point de vouloir poignarder la chanteuse. Laura se réveille juste à temps pour suspendre le geste de son amant et lui révéler que la Gioconda l’a sauvée. Cette dernière a également organisé leur évasion dans les moindres détails : une barque vient chercher Laura et Enzo pour les conduire en lieu sûr.

Tandis que Laura et Enzo s’acheminent vers leur bonheur, la Gioconda reste seule, attendant que Barnaba vienne exiger son « salaire ». Barnaba entre à l’instant où, gagnée par la peur, la chanteuse cherche à s’enfuir. Avant même qu’il puisse s’emparer d’elle, elle se poignarde en lui offrant son corps. Mais il a une fois de plus le dernier mot : tandis qu’elle expire, il lui crie, en guise de vengeance suprême, qu’il a fait noyer sa mère.

L’europe brûle ses vaisseaux

Olivier Py, metteur en scène de La Gioconda, trouve le mal et la décadence dans cette adaptation lyrique de la pièce de Hugo Angelo, tyran de Padoue.

En glissant de Padoue à Venise, l’intrigue de La Gioconda prive la pièce de Victor Hugo, Angelo, tyran de Padoue, d’une incontestable dimension politique. Pour Hugo, la pièce est un réquisitoire contre tous les abus de pouvoir. De même que le sort réservé aux femmes est le premier signe de la tyrannie pour Eschyle, Hugo croit à un accomplissement démocratique et féministe dont les femmes solidaires, ouvrières de l’ombre, tissent le devenir.

La Gioconda et Laura sont donc l’alpha et l’oméga d’une revendication impossible de liberté et d’égalité. Peut-être parce qu’il est né à Padoue, Boito transpose la pièce de Hugo dans la cité des Doges, et cela ne peut être uniquement par stratégie décorative. À Padoue, l’ombre effrayante de Venise fait présager le pire ; dans Venise, la violence religieuse et politique est si liée à toute chose qu’elle ouvre vers un cri de désespoir spirituel.

La beauté de Venise, c’est la mort ; la grandeur de Venise, c’est la décadence ; la puissance de Venise, c’est le mal. Voilà en termes romantiques comment la cité qui sombre fascine et invite à une méditation sur le mal. Le tour de passe-passe d’une ville à l’autre se double d’un changement de personnage diégétique. Angelo, tyran sanguinaire et assujetti à son besoin de jouissance, devient Barnaba, réécriture amplifiée du personnage d’Homodei. Homodei n’est qu’un rouage du drame, Barnaba est le drame. Défiguré par son besoin de jouissance, aspiré dans un maelström d’envie et de revanche, il est la figure shakespearienne du mal incarné. Boito n’aime pas l’anti-manichéisme : dans une de ses nouvelles fantastiques, L’alfier nero, le combat de deux joueurs d’échec, l’un noir l’autre blanc, ne laisse aucune place aux complexités nuancées d’une symbolique ambiguë.

Le mal est tiré du pressoir du drame, presque théorique, conscient de lui-même, sans état d’âme et directement adressé à un Dieu absent ; Barnaba, dans une sorte de description dantesque de la Venise de l’Inquisition, se couronne lui-même, espion-roi au-dessus de toute chose, mal radical nécessaire à la question métaphysique. Boito déplace une intrigue politique vers un poème métaphysique, dans lequel le « terrible chanteur » comme l’appelle la Gioconda est un argument spirituel.

La pièce raconte la prise de pouvoir implacable de Barnaba sur toutes les valeurs morales, dont la Gioconda est un contrepoids impuissant. Violer la Gioconda, la prendre dans le lit de son désespoir, est non seulement la jouissance la plus inestimable mais l’accomplissement de sa leçon de ténèbres. C’est parce que la Gioconda est belle et juste qu’il faut la détruire. Et qu’il n’y ait plus dans les canaux de Venise que des morts, et que le ciel soit définitivement éteint.

Non seulement Barnaba est ivre du pouvoir et de l’influence qu’il peut gagner à la faveur de la destruction psychologique de son mentor Alvise, mais il sait qu’il régnera dans un monde de ténèbres, qu’il annulera Dieu. Ce Dieu que l’aveugle voit, que la Gioconda appelle, que Laura respecte, qu’Enzo craint et qu’Alvise tutoie dans son pouvoir. Ce Dieu, véritable squelette comme le doge de Venise, n’est plus qu’un accessoire de théâtre perdu dans l’effondrement de la plus belle ville du monde. La Venise du Tintoret est une ville entre ciel et mer, qui voudrait prouver l’existence de Dieu par sa beauté. Elle est une cathédrale horizontale. Barnaba veut en avilir la beauté, tout comme il veut avilir celle de la Gioconda, qui est une métaphore du peuple. Un grand négateur tisse sa toile, entraîne chaque personnage au sacrifice et au meurtre dans un désir mortifère qui le conduira à la nécrophilie.

Le rideau de l’opéra tombe sur une scène sadienne inimaginable, rémanence rétinienne de la déflagration du mal, du corps de l’héroïne inerte devant le désir du mal vainqueur. On peut s’interroger sur ce besoin d’avilissement et de noirceur qui, dans l’oeuvre de Boito, appelle une musique sans résolution harmonique. C’est la fin d’une époque ; le drame verdien, avec ses espoirs démocratiques insensés, sa confiance dans la probité de la rue, sa foi en l’histoire, n’est plus aujourd’hui qu’un ressassement inquiet dans une Europe crépusculaire.

De cela, Boito exalte un parfum de fête nocturne et de décomposition. Il n’y a probablement pas, dans tout le répertoire opératique, d’oeuvre plus absolument noire ; le sacrifice de la Gioconda, la sainteté de la Cieca ne sont présents que pour y être avilis, le mal n’y est pas seulement un bloc d’abîme abandonné dans le jardin coupable de notre histoire, il est une machine dévorante, produisant son propre combustible. Il s’origine dans le besoin même de musique.

C’est là que Ponchielli a osé l’inimaginable, et c’est peut-être la clef de l’uniquat de l’oeuvre. Sa musique n’est ni un pré-verismo ni un post-verdisme, elle est sans équivalent, une tentative de se hisser à la hauteur d’un livret insoutenable. L’abjection a besoin de masques pour apparaître en se démasquant comme la vérité ultime. La Danse des Heures est donc moins une rêverie sur la caducité des choses, que l’effroi produit par une histoire inversée qui va vers l’anéantissement de l’humanisme.

Et si tout allait toujours de plus en plus mal depuis que l’homme désire son couronnement audessus des mystères de l’Être ? Quand a eu lieu le basculement ? Hier encore, on croyait au printemps des peuples, à des lendemains qui chantent, à une société meilleure, au triomphe des droits de l’homme ; en une décennie, la perspective historique s’est inversée, on ne croit plus en rien, sinon au pire.

Ponchielli et Boito écrivent une sorte de dernier opéra du XIXe siècle, un monument, comparable à celui que Barnaba célèbre dans « la bocca dei leoni ». Le dénonciateur devient l’ultime prophète, la gueule des lions dévore tout espoir transcendantal. Et toute cette horreur ne devient ni risible, ni grandguignolesque, ni complaisante, ni facile, au contraire : elle reste, miroitante, dynamique, musicale, incandescente. C’est un fait : avec La Gioconda,on peut dire que toute l’Europe des Lumières a brûlé ses vaisseaux. Ce n’était que le pressentiment du début de la fin...

Carole Bellaiche

Olivier Py a étudié les arts et techniques du théâtre à Lyon avant d’entrer au Conservatoire national supérieur d’Art dramatique de Paris, tout en s’intéressant à la théologie. Il fonde sa propre compagnie en 1988, l’année de sa première pièce, Des Oranges et des ongles. En 1995, il crée l’événement au Festival d’Avignon avec son spectacle La Servante. En 1997, il prend la direction du Centre dramatique national d’Orléans, qu’il quitte en 2007 pour diriger l’Odéon-Théâtre de l’Europe. Depuis 2013, il est directeur du Festival d’Avignon.
 

Artiste engagé, il met en scène de nombreuses pièces à caractère politique, ou encore des textes personnels. Depuis une dizaine d’années, il se consacre aussi à la mise en scène d’opéra, travaillant notamment au Grand Théâtre de Genève, à l’Opéra de Lyon, à l’Opéra national de Paris, à l’Opéra national du Rhin et à la Monnaie.