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Brinkhoff/Moegenburg

Staatsoper Hamburg

Lucia di Lammermoor

Ces blessures trouveront-elles un temps pour guérir ?

Opéras | Donizetti

Lucia aime Edgardo, le dernier héritier de la famille ennemie. La menace plane au-dessus de leur tête mais Lucia refuse de renoncer à son amour. Un anneau tombe au sol, le cauchemar commence : les éclairs déchirent la nuit, dans la folie et le sang, un cadavre, un autre, puis encore un autre.

 

Lucia di Lammermoor de Staatsoper Hamburg fait de la ville une scène. Inspirée par les manifestations des femmes à travers le monde, la metteuse en scène Amelie Niermeyer filme des danseurs dans la ville pour ensuite les intégrer au théâtre via vidéo. Ils se précipitent au secours de Lucia, qui à l’instar de la metteuse en scène s'affirme comme une femme dans un monde d'hommes.

Enregistré le 20 mars 2021 à Hamburg.

 

Chanté en italien. Sous-titres en italien, en anglais et en allemand avec la possibilité de traduire automatiquement dans plus de cent autres langues.

Disponible à partir du
11.06.2021 à 19h00 CET

jusqu'au
11.09.2021 à 12h00 CET

Lord Enrico AshtonChristoph Pohl
LuciaVenera Gimadieva
Sir Edgardo di RavenswoodFrancesco Demuro
Lord Arturo BucklawBeomjin Kim
Raimondo BidebentAlexander Roslavets
AlisaKatja Pieweck
NormannoDaniel Kluge
ChœursChœur de Staatsoper Hamburg
OrchestrePhilharmonisches Staatsorchester Hamburg


MusiqueGaetano Donizetti
Direction musicaleGiampaolo Bisanti
Mise en scèneAmélie Niermeyer
DécorsChristian Schmidt
CostumesKirsten Dephoff
LumièresBernd Purkrabek
ChorégraphieDustin Klein
Chef des ChœursChristian Günther
DramaturgieRainer Karlitschek
Réalisation vidéoJan Speckenbach

Les familles Ashton et Ravenswood sont depuis longtemps en conflit et leur haine s'est transmise à la génération actuelle. Le conflit est désastreux pour les deux familles. Edgardo Ravenswood a perdu le domaine familial au profit des Ashton, mais Enrico Ashton a lui aussi désespérément besoin d'argent et d'influence. Il voit dans le mariage de sa sœur avec Arturo Bucklaw une chance de réhabiliter la famille. Mais Lucia porte encore le deuil de sa mère et ne pense pas au mariage. Malgré cela, la rumeur persiste : Edgardo et Lucia seraient en couple. Lorsque Normanno en parle à Enrico, celui-ci réagit avec colère car il voit son accord avec Bucklaw menacé. Pourtant, la rumeur dit vrai. Lucia et Edgardo sont tombés amoureux. À leur insu, il l'a sauvée d'un taureau alors qu'elle se rendait sur la tombe de sa mère. Depuis, les deux amoureux se rencontrent en secret. Comme Edgardo doit quitter le pays pour affaires, il aimerait en parler avec Enrico afin de pouvoir épouser Lucia. Lucia pense que ce n'est pas le bon moment. Néanmoins, ils se promettent tous deux une fidélité éternelle devant Dieu et échangent des bagues en guise de gage. Normanno, de son côté, a intercepté leurs lettres. Avec l’aide d’Enrico, il va même jusqu’à écrire une lettre d'Edgardo à Lucia pour prouver son infidélité. Ils mettent également le prêtre Raimondo de leur côté qui, pour l'honneur de la famille, doit dissuader Lucia. Celle-ci n'est d'abord pas disposée à céder à la pression de son frère, mais la fausse lettre la fait douter d'Edgardo. Elle cesse de résister et accepte d'épouser Arturo. Raimondo veut soulager sa conscience et lui fait comprendre que son vœu de fidélité n'est en aucun cas une contrainte, ni devant le monde ni devant Dieu, car il a été fait sans la présence de l'Église. Dès lors, plus rien ne s'oppose au mariage. Le contrat doit être conclu immédiatement. Arturo Bucklaw est déjà sur place. Mais au moment où Lucia et Arturo ont signé le contrat de mariage, Edgardo arrive et interrompt la cérémonie pour confronter Lucia. Elle doit avouer qu'elle a pris Arturo comme mari. Enragé, il jette sa bague à ses pieds avant d’être expulsé de la maison. Alors que les célébrations battent leur plein, Raimondo raconte qu'il a entendu des cris venant de la chambre de Lucia et qu'il s'est rendu sur place pour trouver Arturo mort, manifestement assassiné par Lucia. Celle-ci semble désorientée et sent qu'elle doit s'expliquer avec Edgardo. Après son crime, elle a sombré dans la folie. Elle s’abandonne à un accès de colère contre Enrico devant les invités du mariage. Edgardo doit s'avouer qu'il aime toujours Lucia malgré tout. Il entend les cloches de la mort sonner au loin. Raimondo lui dit que ces cloches sont pour Lucia. Elle vient de mourir. Edgardo s'ôte alors la vie.

Toxique pour les deux sexes

Quand les femmes se rebellent

Un coup d'œil à la partition de Lucia di Lammermoor de Gaetano Donizetti révèle un événement aussi cruel que familier : la rébellion de Lucia contre son mariage forcé est balayée par son frère Enrico par un argument purement financier sur le bien-être de la famille. Lucia n’a aucun moyen de se défendre. Aujourd'hui encore, selon la réalisatrice Amélie Niermeyer, l'acte émancipateur des femmes qui résistent aux structures masculines dominantes est rejeté comme si cette demande ne signifiait rien, simplement parce que le pouvoir est toujours confortablement entre les mains des hommes.

Quelle histoire épouvantable !

L'intrigue semble plutôt conventionnelle et typique pour l'époque : une jeune femme est forcée de se marier pour des raisons familiales et renonce à son grand amour à cause de cela. Un triangle se dessine entre le mari, elle et l'amant, dont l’issue est fatale pour les trois. Le rôle de la jeune femme semble d’abord être celui de la victime souffrant tranquillement. Jusqu'ici, tout est typique. Cependant, dès lors de son mariage, cette Lucia apparemment passive, dont les dispositions font ressortir toutes les caractéristiques historiquement attribuées au sexe féminin, ne réagit plus comme l'attendent les hommes, en l'occurrence Enrico, le frère de Lucia, et Raimondo. Lors de sa nuit de noces, elle s'autonomise, refuse d'avoir des rapports sexuels avec Arturo, le mari qu’on lui a imposé, et l'assassine. Nous ne voyons pas ce passage sur scène, mais nous la voyons faire face aux invités du mariage, c'est-à-dire au public, couverte de sang. Elle échappe à la condamnation. Elle meurt. Lorsque son amant Edgardo apprend son sort, il se suicide.

Était-ce de la légitime défense ?

Ce qui semble en premier lieu être un jeu d'intrigue conventionnel s’avère être une provocation. La protagoniste féminine ne se laisse plus diriger par ses adversaires masculins et commence à se battre. Elle choisit la plus extrême des réponses possibles : le meurtre brutal. Le spectateur est choqué. Il a pitié de Lucia qui agit par impuissance dans un acte de profond désespoir. La folie de Lucia est touchante et la combinaison de l'harmonica de verre ou de la flûte et de la voix féminine colorature pendant la scène de folie est à couper le souffle. Mais le meurtre est-il justifié simplement parce qu'il se produit dans le feu de l'action et que le public éprouve de l'empathie pour l'auteur du méfait ? Lucia est victime de violence structurelle et de discrimination, elle est réduite à un objet. Nous comprenons ce qu'elle a fait. Peut-on lui pardonner pour autant ?

Théâtre émancipateur ?

Prendre au sérieux les femmes en tant que figures autonomes malgré les conventions sociales oppressantes, tel est le principe fondamental qui guide le travail d’Amélie Niermeyer. Elle s'est elle-même affirmée comme directrice artistique dans un monde d’hommes, d'abord au Theater Freiburg, puis au Schauspielhaus Düsseldorf. Mais avec le recul, elle estime que la société n'a pas encore beaucoup changé. Cela a profondément modifié sa vision des pièces de théâtre aujourd'hui. Les questions sociopolitiques l'intéressent plus que jamais. Mais elle sait que dans des œuvres telles que Lucia di Lammermoor, c'est une affaire délicate. Les commentaires politiques qui imposent la vision d'aujourd'hui au monde de l'opéra italien sont souvent creux et purement moralisateurs. Elle explore la fragilité et la sensibilité de la partition. La puissance affirmative de la musique est le noyau de la réalisation scénique et permet aux questions politiques de passer à l'arrière-plan. Elle prend les histoires au sérieux et ne brise pas leur structure de base. Alors que de nouveaux niveaux de lecture peuvent être ajoutés sur scène, la musique ne tolère pas de telles intrusions. Mais Amélie Niermeyer renforce la domination masculine inscrite dans la pièce. À cause de la COVID, le chœur est banni de la scène pour se retrouver dans les loges latérales du théâtre. Il y a une vingtaine de figurants sur scène - tous des hommes masqués - que Lucia et sa confidente Alisa doivent repousser seules.

Levez-vous et partez

L'opéra semble d'abord porter un espoir, lui aussi typique du 19ème siècle. Le fait que Lucia et Edgardo tombent amoureux l'un de l'autre et veulent construire une vie ensemble malgré l'inimitié de leurs familles constitue le motif central du premier acte. Là encore, cela semble conventionnel, mais ce n'est pas du tout le cas. Si l'on voulait prouver que l'amour est plus fort que les liens de la famille, Lucia et Edgardo n'auraient qu'à partir. Les deux sont incapables de franchir le pas. Edgardo est victime du milieu masculin auquel il appartient naturellement et dénonce Lucia pour avoir signé le contrat de mariage. Comme s'il ne s'agissait que de son ego. Il n'est habité que par des pensées de vengeance et ne se rend compte qu'après la mort de Lucia qu’il est lui aussi empêtré dans des schémas comportementaux archaïques. Il retourne l'arme contre lui. Pour Edgardo, au moins, les conventions relatives à la fidélité et au mariage, ou même à la religion, semblent se dissoudre dans le deuil de Lucia. On pourrait presque penser que cette réalisation dans la mort est une promesse pour l'avenir.