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Patrik Borecký | National Theatre Prague

National Theatre Prague

Sternenhoch

La beauté est un baiser entre l’amour et la monstruosité.

Opéras | Acher

Prisonnier d'un mariage violent, un riche prince allemand cherche désespérément à en sortir. Mais ce qui semblait être le chemin du salut devient rapidement une autoroute vers l’enfer.

 

Le langage universel de la musique rencontre l’espéranto, une autre langue universelle, dans ce premier opéra d’Ivan Acher. Ce menuisier, bûcheron, designer et compositeur a intelligemment mélangé de l’électro-acoustique à la musique contemporaine pour faire vivre le roman expressionniste de Ladislav Klíma Les Souffrances du prince Sternenhoch.

Chanté en espéranto

Sous-titres en français, anglais et allemand avec possibilité de traduire automatiquement dans 114 langues.

Disponible à partir du
27.09.2019 à 19h00 CET

jusqu'au
26.03.2020 à 23h59 CET

SternenhochSergey Kostov
HelgaVanda Šípová
Père de HelgaLuděk Vele
KuhmistTereza Marečková
Amant de HelgaJiří Hájek


MusiqueIvan Acher
Direction musicalePetr Kofroň
Mise en scèneMichal Dočekal
DécorsMarek Cpin
CostumesEva Jiřikovská
LumièresOndřej Kyncl
ChorégraphieLenka Vagnerová
DramaturgieBeno Blachut
Conception sonoreEva Hamouzová
CithareMichal Müller
ContrebassonLukáš Svoboda
Violon, altoTereza Marečková

Le prince Sternenhoch dort, la tête reposant sur une table. Dans ses rêves, il entend le fantôme de Helga lui adresser un chant. Se réveillant brusquement, il se retrouve à un bal, entouré d'invités dansant des valses et des mazurkas aux accents sataniques sur une musique sauvage de bassons et de cithares. Le fantôme de Helga s'est transformé en une serveuse au physique peu avantageux. Sternenhoch la séduit grâce à une mauvaise blague, se servant de la chute pour la demander en mariage.

Le jour de leurs noces, Sternenhoch et Helga entrent dans la salle de banquet accompagnés de leurs invités. Tandis qu'ils s'adonnent avec gloutonnerie à leur repas, Sternenhoch s'impose à sa femme sur la table. La grossesse d'Helga atteint instantanément son terme et elle donne naissance au milieu des restes de vaisselle.

Dans le silence du château de Sternenhoch, Helga tue son nouveau-né. Le lendemain, comme si de rien n'était, elle se montre joyeusement et lascivement au bras de son amant, un poète. Mais ce dernier enferme Helga dans la tour et la laisse pour morte.

Sternenhoch rend visite à Kuhmist, une sorcière, qui dépouille le prince à moitié fou et le fait entrer dans un profond délire. Il voit alors défiler un kaléidoscope d'images tirées d'une journée de son journal, dont certaines illustrent quatre meurtres et trois résurrections. Alors qu’il s’abreuve d’une bouteille de bière hallucinogène, l'esprit de Sternenhoch se met à fondre entièrement. Il retourne dans la tour de son château, où son rêve de bal devient réalité. Alors que la défunte Helga et lui font l’amour, Sternenhoch trouve enfin la paix dans l’union de leurs corps et âmes.

Seul ce qui est terne et morne est faux

Le nouvel opéra en espéranto d'Ivan Acher, Sternenhoch, est basé sur le roman atypique de Ladislav Klíma, Les souffrances du prince Sternenhoch. Mais qui était exactement Klíma ? Le journaliste Jiří Peňás se penche sur la vie, l'œuvre et l'héritage de cet excentrique et légendaire auteur tchèque.

Les souffrances du prince Sternenhoch a été écrit par Ladislav Klíma entre 1907 et 1909. L'auteur lui-même qualifiait son livre de « romanetto grotesque ». À environ 30 ans, il avait déjà publié un essai philosophique intitulé Le Monde comme conscience et comme rien qui suscita l’intérêt de nombreux de ses pairs. Beaucoup d'entre eux gardèrent foi en Klíma, continuant à le soutenir alors qu’il n'avait plus un sou.

À cette époque, il n'était pas encore devenu le Klíma des années suivantes - un piètre individu doublé d’un vagabond accro à l'alcool et à la nicotine, qui vivait dans une chambre miteuse de l'hôtel Krása, dans le quartier de Vysočany à Prague, et qui avait pour habitude de soumettre son propre corps à de cruelles expériences, dans le cadre de la discipline philosophique particulière qu’il s’imposait. Il n’était pas encore cet homme-là, mais laissait déjà percevoir une nature radicale et un net refus de vivre ce que l’on pourrait appeler une « vie normale ».

En tant qu’adepte de Schopenhauer et de Nietzsche, Klíma recherchait et cultivait une philosophie qui lui était propre, une philosophie qui le mènerait au bord de l'abîme et au-delà. Il se considérait comme un philosophe de la Grèce antique, parcourant la vie sans se soucier du monde alentour et résumant l’essence de sa propre philosophie dans une seule et même œuvre majeure. Il passait une grande part de son temps à rédiger des fictions, s’imaginant peut-être qu'il gagnerait sa vie de cette façon. Plus tard, il vit là une erreur de jugement plutôt embarrassante.

Au cours des années suivantes, Klíma mit un point d’honneur à mépriser l'écriture professionnelle et toute activité « profane » en général. Peut-être en raison de la facilité avec laquelle il écrivait. Le travail de création lui était tout à fait naturel et il aurait certainement pu être à l’origine de grandes oeuvres littéraires s'il l'avait souhaité. Il n’avait aucun problème à rédiger page sur page, toutes plus hautes en couleurs les unes que les autres, comme peut l'attester quiconque s’est plongé dans son plus grand ouvrage, Le Grand Roman. Mais cela n’était pas suffisant pour un homme de son ambition. Pour lui, la fiction n'était qu'un moyen comme un autre de communiquer des idées philosophiques.

Le travail non-conformiste de Ladislav Klíma a presque toujours choqué, suscité le scandale, mais n’a jamais laissé indifférent. Il n'est pas nécessaire d'approuver sa vision du monde pour l'expérimenter et l'apprécier dans toute son ambiguïté.

Václav Havel

Sternenhoch est une histoire criminelle métaphysique à la fois insensée et profondément réaliste, la réalité y étant présentée à travers un prisme déformant. L’œuvre relate le parcours du dément et décadent prince Sternenhoch, qui s’éprend éperdument de Helga, une jeune femme démoniaque qui aspire à la Volonté absolue dans ses inclinations sadiques. Elle méprise le monde entier, se venge de son père et n’éprouve pour Sternenhoch qu’un sentiment de haine amère. Elle brise le crâne de leur nourrisson et se dévoue de façon masochiste à son amant qui, malgré son attitude machiste, n'est qu'un sot. Dans un accès de jalousie, Sternenhoch assassine Helga, mais elle ne cesse de réapparaître sous la forme d’une revenante ou d’hallucinations contre lesquelles se débat le pauvre bougre. Le prince parvient enfin à une sorte de rédemption lorsque sa souffrance et sa folie le libèrent de l’effrayante emprise de la vie. Il ne fait plus qu'un avec le corps en décomposition d'Helga en mettant fin à ses jours, sa vie n’ayant jamais eu beaucoup de valeur.

Klíma tenta à plusieurs reprises de faire publier son manuscrit, mais sans succès. Ce n'est qu'en 1928, peu de temps après la mort de l'auteur, que Sternenhoch fut publié. L’œuvre n'attira que très peu l'attention, voire pas du tout. La période n'était peut-être pas favorable : les canons littéraires étaient ailleurs, dominés par le modernisme et le fonctionnalisme – très éloignés de l’étrange romantisme du roman de Klíma. Il est vrai que ce dernier avait ses admirateurs, dont F. X. Šalda et Karel Čapek qui lui rédigèrent une nécrologie polie, mais les critiques ne savaient pas comment interpréter son style prosaïque.

Dans les années cinquante et soixante, l'existentialisme de Sternenhoch, sa nature absurde et son humour noir unique en son genre furent redécouverts, faisant du roman un texte précieux pour l'époque. Klíma devint le chouchou des intellectuels alternatifs ; il était vénéré par Bohumil Hrabal et exerçait une certaine influence sur des écrivains tels que Egon Bondy. Klíma devint une sorte d'idole au sein des cercles « underground », qui le considéraient comme un prédécesseur de la contre-culture hippie des adeptes de la boisson - et autodestructeurs - qui avaient une lecture profondément cynique de la société dominante.

Pour celles et ceux qui en font l'expérience, les œuvres de Klíma peuvent s’avérer passionnantes, voire addictives, et devenir une obsédante énigme. Ce philosophe, probablement le plus radical de la Bohème, ce « penseur de l'impensable », ouvre d'innombrables voies d'interprétation, dont l'une dépeindrait le monde comme une balle avec laquelle joueraient des enfants-Dieux dans un jeu dépourvu de règles. Un tel jeu s’inscrirait dans l'extase générale qui brille sur le monde : un geste pour faire le monde, l'autre pour le défaire, le tout gouverné par la seule volonté du créateur.

Dans ce processus de création, la vision métaphysique devient artistique. Le théâtre est l'une des formes qu’elle peut prendre – mais l'opéra, soeur excentrique du théâtre, constitue une meilleure option encore. Il nous est impossible de parler au nom de Klíma, mais il serait très surprenant qu'il n'apprécie pas le Sternenhoch d'Ivan Acher, et tout particulièrement la passion philosophique d’une Helga incarnée par Vanda Šípová. La performance incarne parfaitement ce qu’écrivait Klíma lui-même : « Sur le plan de la profondeur et de l’intériorité, tout ce qui est intéressant est vrai. Seul ce qui est terne, morne et mort est faux. Telle est la vérité psychologique, la vérité des êtres vivants. » Et comme vous le constaterez par vous même, l'opéra d'Acher est tout sauf « terne » ou « morne ».

Cet article a été publié pour la première fois dans le journal Opera Nova du Théâtre national de Prague en juin 2019.

Patrik Borecký | National Theatre Prague