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Sofia Opera and Ballet

Sofia Opera and Ballet

Boris Godounov

Seule la culpabilité peut détruire le pouvoir absolu

Flash-back | Mussorgsky

Ce spectacle n'est plus disponible en vidéo à la demande, mais vous pouvez encore profiter des contenus annexes à la production.

En Russie, le tsar Boris est considéré comme un sauveur par son peuple. Mais au cours de son règne troublé, le tsar est rongé par la culpabilité en raison des moyens qu'il a employés pour atteindre le plus haut niveau de pouvoir. Quel héritage laissera-t-il à ses enfants et à ses citoyens effrayés ?

 

Conçue pour célébrer le 90e anniversaire de la magnifique cathédrale Saint-Alexandre Nevski au cœur de la ville, cette production de 2014 du Sofia Opera and Ballet s'est déroulée en plein air aux portes du bâtiment. La production commémore également le 100e anniversaire de Boris Christoff et le 85e anniversaire de Nicolai Ghiaurov, deux basses bulgares ayant incarné le rôle-titre durant la seconde moitié du 20e siècle. Les artistes bulgares d'aujourd'hui ont uni leurs forces pour présenter cet hommage spectaculaire et unique.

Boris Godounov Martin Tsonev
Fiodor Mario Krastev
Xenia Irina Zhekova
Nourrice de Xenia Rumyana Petrova
Prince Vassili Chouïski Sergey Drobishevsky
Andreï Chtchelkalov Biser Georgiev
Pimène Angel Hristov
Vieil homme Dimitar Stanchev
Grigori Otrepiev Kostadin Andreev
Varlaam Petar Buchkov
Missaïl Plamen Papazikov
Aubergiste Tsveta Sarambelieva
Innocent Hrisimir Damyanov
Officier de police 1 Orlin Nevenkin
Officier de police 2 Nikolay Petrov
Mitioukha Anton Radev
Patriarche Job Stoyan Alexiev
Chœurs Choeur et Ballet du Sofia Opera
Orchestre Orchestre du Sofia Opera


Musique Modest Mussorgsky
Direction musicale Konstantin Chudovsky
Mise en scène et scénographie Plamen Kartaloff
Assistante mise en scène Vera Beleva
Costumes Marta Mironska, Stanka Vauda
Consultant Alexander Kostyuchenko
Artiste graphique Boyan Donev
Préparation musicale Boris Spasov
Cheffe de choeur Violeta Dimitrova
Cheffe du choeur d'enfants Tanya Lazarova
Lumières Andrej Hajdinjak
Premier violon Maria Evstatieva

Prologue

1598. Boris Godounov s'est retiré au monastère Novodievitchie près de Moscou. La police force la foule à supplier Boris de devenir tsar de Russie. Le boyard Shchelkalov annonce que Boris refuse toujours le trône et déplore la misère absolue dans laquelle se trouve la Russie. Une procession de pèlerins prie Dieu de leur venir en aide. La police intime à la foule de se rendre au Kremlin le lendemain matin, pour acclamer le couronnement.

Le lendemain, les cloches de Moscou annoncent le couronnement de Boris. Sur la place du Kremlin, le nouveau tsar, accablé par la peur et la mélancolie, supplie Dieu de le considérer avec bienveillance. Il invite le peuple à un festin, qui se réjouit.

Acte I

1603. Dans le monastère de Chudov, le moine Pimène écrit le dernier chapitre de son histoire russe. Le novice Grigori se réveille d'un cauchemar et exprime son regret de ne pas avoir goûté à la gloire dans la guerre et la société. Il interroge Pimène à propos du défunt Tsarévitch Dimitri, héritier légitime du trône de Boris. Pimène raconte les événements qui ont conduit au meurtre de Dimitri (les assassins ont impliqué Boris avant leur mort) et remarque que le Tsarévitch aurait eu l'âge de Grigori. Seul, Grigori condamne Boris et décide de fuir le monastère.

Désormais en mission pour démasquer Boris et se faire passer pour le Tsarévitch Dimitri, Grigori tente d'entrer en Lituanie pour trouver un soutien à sa cause. Dans une auberge près de la frontière, il tombe sur deux moines vagabonds, Varlaam et Missaïl, et les utilise comme couverture. À peine a-t-il demandé à l'aubergiste, qui l'avertit que la frontière est fortement patrouillée, de lui indiquer la direction de la frontière qu'un policier entre avec un mandat d'arrêt contre Grigori. L'officier est analphabète, alors Grigori lit le mandat, substituant une description de Varlaam à la sienne. Mais Varlaam sait lire. Grigori s'échappe, poursuivi par la police.

Acte II

Dans les appartements de Boris, sa fille pleure la mort de son fiancé. Boris la réconforte tendrement, parle intimement avec son fils de la succession au trône et des responsabilités qu'elle implique, puis réfléchit lui-même au crime qui l'a amené sur le trône et les peurs qui l’assaillent. Chouiski, un puissant boyard, vient annoncer qu'un prétendant au trône de Russie, soutenu par la cour polonaise et le pape, prétend être Dimitri. Boris est profondément choqué et Chouiski le rassure, lui assurant que le vrai Tsarévitch a en fait été tué. Chouiski s'en va et Boris cède à la terreur, imaginant le fantôme de Dimitri. Tiraillé par la culpabilité et le remords, il prie pour le pardon.

Acte III

Grigori, qui prétend maintenant ouvertement être Dimitri, s'est rendu au château de Sandomir en Pologne, où il espère séduire la puissante Marina Mnishek. Marina, elle, a l'intention de s’attirer les faveurs de Grigori afin de pouvoir monter sur le trône de Russie. Mais le jésuite Rangoni a son propre plan : Marina doit séduire Grigori pour la gloire de l'Église, et convertir la Russie au catholicisme par leur union. Grigori attend Marina dans le jardin du château, reçoit de Rangoni l'assurance de l'amour de Marina, et fait enfin la cour à Marina. Elle rejette ses déclarations d'amour jusqu'à ce qu'elle soit sûre de sa détermination à devenir Tsar.

Acte IV

Devant la cathédrale Saint-Basile de Moscou, des paysans affamés débattent pour savoir si Tsarévitch Dimitri est toujours vivant lorsqu'ils apprennent que ses troupes sont dans les environs. Un groupe d'enfants tourmente un saint fou et lui vole son dernier kopek. Lorsque Boris et sa cour viennent de la cathédrale pour distribuer l'aumône, le Saint Fou demande à Boris de tuer les enfants comme il a tué Dimitri. Chouiski ordonne de saisir le Saint Fou, mais Boris demande à son accusateur de prier pour lui à la place. Le Saint-Fou refuse d'intercéder pour un meurtrier. Lorsque l'entourage de Boris passe et que le peuple se disperse, le Saint-Fou se lamente sur le sombre avenir de la Russie.

À la Douma, le conseil des boyards prononce la condamnation à mort de l'accusé. Chouiski arrive avec un rapport sur les hallucinations de Boris concernant le Tsarévitch assassiné. Boris entre soudainement en scène, désorienté, et appelle Dimitri. Lorsqu'il retrouve son calme, Chouiski amène Pimène devant la Douma. Pimène raconte l'histoire d'un homme qui a été guéri de sa cécité alors qu'il priait sur la tombe de Dimitri. Boris s'effondre. Il renvoie les boyards et appelle son fils. Il le nomme héritier du trône, fait ses adieux au garçon et meurt.

Dans une clairière près de Kromy, une foule en colère s'empare de plusieurs boyards et de la police et les humilie. Varlaam et Missaïl entrent en proclamant la culpabilité de Boris. La foule renforce sa détermination à démolir l'ancien ordre, et lorsque deux jésuites apparaissent, à la tête de l'avancée polonaise catholique, ils sont attaqués et brutalisés par la foule. Le faux Dimitri arrive avec Marina, Rangoni, et son armée. Il appelle les gens qui l'acclament à le suivre dans sa marche vers Moscou. Le Saint Fou reste derrière, se lamentant sur le sombre et incertain destin de la Russie.

Façonner l’Histoire

Les deux opéras les plus influents du 19e siècle sont très certainement Tristan & Isolde de Wagner, et Boris Godounov de Moussorgski.

Ce que l’on peut appeler « l’action musicale » de Wagner, où tout se concentre sur le drame intérieur de l’âme humaine, domina toute la pensée musicale qui suivit, pour le meilleur comme pour le pire. Wagner s’inspirait du théâtre de la Grèce Antique, revisitant les idéaux dramatiques du 5e siècle avant Jésus-Christ au moyen de mythes nordiques.

L’inspiration de Moussorgski, elle, trouve sa source dans l’histoire russe au travers du drame historique de Pouchkine, dont la forme est à son tour inspirée des pièces historiques de Shakespeare. Leur méthode est celle du « théâtre épique », dans lequel de nombreuses et courtes scènes s’entremêlent pour dépeindre une image diversifiée des événements historiques et de leurs contradictions. Malgré l’influence de Wagner, on peut considérer que l’« amateur » Moussorgski eut un impact encore plus marqué sur l’opéra du 20e siècle. Debussy l’admirait beaucoup : « Moussorgski est remarquable pour son indépendance, sa sincérité et son charme. Il est une sorte de Dieu de la musique. Les Russes offrent un nouveau souffle à cette ridicule rigidité qu’est la nôtre. Ils nous aident à mieux nous connaître ».

La véritable vocation de l’artiste

« La vie, où qu’elle se manifeste, sa vérité, même amère ; sa parole, sincère, courageuse, voilà mon inspiration », écrivait Moussorgski en 1875. Trois ans plus tard, il déclarait que « la seule démonstration de la beauté physique, en son sens matériel [est] une puérilité, un art à peine éclos. Aller au cœur de la nature humaine et du peuple, et les conquérir : voilà la véritable vocation de l’artiste. »

La version la plus tardive et la plus complète de Boris Godounov (1872), incluant les scènes polonaises, et tout particulièrement la substitution de la scène finale révolutionnaire dans la forêt de Kromy par celle, plus abrupte, de Saint Basile, tend vers cette diversité.

Le format antérieur en sept scènes, de 1868-1869, utilisé dans la production de l’Opéra de Sofia, permet de concentrer l’action, et englobe des éléments de dix des vingt-cinq scènes de Pouchkine. De nombreux personnages secondaires y sont habilement effacés, et le personnage du Prétendant s’en trouve par exemple tronqué. Ce format ne permet pas de restituer complètement les faits historiques, mais renforce la relation entre les deux personnages principaux, à savoir le Tsar Boris et le peuple russe.

Le Tsar et son peuple

Le peuple constitue le pilier du récit et le soutient, le drame se concentrant sur les dilemmes personnels de Boris. Le chœur incarne le peuple dans les deux premières et les deux dernières des sept scènes, rôle qu’il abandonne dans les trois scènes centrales. Le lien entre le souverain et ses sujets est traité avec force lors de trois scènes spécifiques. Dans la scène 2, celle du Couronnement, Boris prie pour être un souverain juste et jure de se dédier à son peuple. Lors de la scène 5, qui se déroule six ans plus tard, Boris ne peut que constater le désordre de son règne, ses bonnes intentions et les catastrophes naturelles dans le soliloque central de l’opéra. La scène 6, qui se déroule à l’extérieur de la Cathédrale Saint-Basile, évoque la rencontre dévastatrice entre le Tsar tourmenté et le plus vil de ses sujets, le Saint Fou. L’âme de Boris est désormais mise à nue, alors qu’il demande au Fou de prier pour son salut.

Ce dernier refuse de prier pour celui qu’il surnomme le « Tsar Hérode », l’Infanticide. Le Fou – trop ignorant ou incapable de mentir – énonce tout haut cette vérité qui hantait Boris et avait entaché son règne. Comme dans Shakespeare, les désastres naturels – les famines, les feux de forêts détruisant les villages, les morts inexpliquées dans les familles – sont une métaphore d’un territoire maudit, anéanti par un souverain coupable.

Images obsédantes de l’enfant assassiné

L’image de l’enfant assassiné Dimitri parcourt l’opéra autant qu’il hante Boris. Au sommet de sa gloire, lors du Couronnement, Boris est submergé par l’appréhension : son soliloque contraste de façon saisissante avec la joie qui précède et qui s’ensuit. Dans le monastère de Chudov, Pimène raconte méticuleusement et avec force détails les évènements advenus treize ans plus tôt à Uglich, une histoire qui enflamme les rêves du jeune moine Grigori. Dans la scène 5, dans les appartements du Tsar au Kremlin, Chouïski relate si passionnément l’acte inavouable que Boris finit par avoir des visions de l’enfant assassiné. Le Fou, dans la scène 6, réitère ce récit de façon encore plus abrupte. Lors de la scène 7, c’est au tour de Pimène de raconter l’histoire d’un berger aveugle dont la vue fut restaurée après une vision de Dimitri à Uglich, ce qui provoque la chute finale de Boris. Et ce n’est qu’à la toute fin de l’opéra, lorsque Boris trouve enfin le repos, qu’apparaît l’image de son fils Fiodor, attendant l’accomplissement de sa propre destinée. Cette image reflète parfaitement la scène finale de Pouchkine, courte mais d’une tristesse infinie, des enfants Godounov, laissés à l’abandon.

Cette production en plein air, aux pieds de la Cathédrale Saint-Alexandre Nevski à Sofia, façonne à son tour l’Histoire, en célébrant à la fois l’anniversaire du monument et quelques-uns des plus grands artistes bulgares.