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Carole Parodi

Grand Théâtre de Genève

Elektra

Ici, tous sont pris au piège

Opéras | Strauss

La reine Clytemnestre assassine le roi Agamemnon. Leur fille, Électre, attend dès lors le jour où la mort de son père sera vengée. Telle une malédiction, la vendetta doit être accomplie, mais Electre est-elle capable de commettre l’irréparable ?

 

Au Grand Théâtre de Genève, les rouages de la vengeance sont mis en mouvement par le machiniste de théâtre Ulrich Rasche, qui emprisonne les personnages d’Elektra dans un dispositif scénique spectaculaire : une tour d’acier de près de douze tonnes en perpétuelle rotation. Dans la fosse, le directeur musical Jonathan Nott et son Orchestre de la Suisse Romande relèvent idéalement les défis musicaux posés par la partition de Strauss tout au long de cet opéra en un acte. Le triangle féminin dramatique est porté par Ingela Brimberg dans le rôle-titre, Sara Jakubiak en Chrysothémis et Tanja Ariane Baumgartner dans le rôle de Clytemnestre.

Enregistré le 2 février 2022 au Grand Théâtre de Genève.

 

Chanté en allemand. Sous-titres en français et en anglais avec la possibilité de traduire automatiquement dans plus de cent autres langues.

Disponible à partir du
18.03.2022 à 19h00 CET

jusqu'au
18.09.2022 à 12h00 CET

ÉlectreIngela Brimberg
ClytemnestreTanja Ariane Baumgartner
ChrysothémisSara Jakubiak
ÉgistheMichael Laurenz
OresteKároly Szemerédy
Le précepteur d'OresteMichael Mofidian
La confidenteElise Bédènes
La porteuse de traîneMayako Ito
Un jeune serviteurJulien Henric
Un vieux serviteurDimitri Tikhonov
La surveillanteMarion Ammann
Cinq servantesMarta Fontanals-Simmons, Ahlima Mhamdi, Céline Kot, Iulia Elena Surdu, Gwendoline Blondeel
ChœursGrand Théâtre de Genève Chorus
OrchestreOrchestre de la Suisse Romande


MusiqueRichard Strauss
TexteHugo von Hofmannsthal
Direction musicaleJonathan Nott
Mise en scèneUlrich Rasche
Metteur en scène associéDennis Krauss
DécorsUlrich Rasche
CostumesSara Schwartz, Romy Springsguth
LumièresMichael Bauer
ChorégraphieJonathan Heck, Yannik Stöbener, Justus Pfankuch
Chef des ChœursAlan Woodbridge
DramaturgieStephan Müller
Réalisation vidéoMyriam Hoyer

Mycènes, dans la cour intérieure du palais. C’est ici, dans le bain, que le roi Agamemnon a été tué par sa femme (Clytemnestre) et l’amant de celle-ci (Égisthe) après son retour de Troie. Depuis, ses filles Électre et Chrysothémis sont retenues prisonnières. Leur frère Oreste est en fuite. L’incertitude et la panique règnent. Comme chaque jour, Électre accomplit son rituel  — elle se souvient de son père mort : « Où es-tu, père ? ». La vengeance du sang est son but. Chrysothémis vient avertir sa sœur d’une terrible nouvelle : on veut enfermer Électre dans la tour, pour la réduire au silence pour de bon. Électre enjoint alors Chrysothémis d’accomplir l’acte :  elles doivent tuer leur mère et son amant avec  la hache qui a fracassé la tête de leur père. Chrysothémis ne cherche pas à se venger, elle ne veut qu’une vie normale : « Je suis une femme et je veux un destin de femme », elle veut enfanter et avoir une famille. Le mépris d’Électre met fin à leur échange : « Quels sont ces pleurs ? Va ! Dans le palais ! »

Des troubles éclatent dans la demeure royale. La reine est en proie à des cauchemars. Elle demande de l’aide à sa fille « intelligente », Électre. Face-à-face douloureux entre la mère  et la fille. Clytemnestre cherche un remède pour soulager ses souffrances nocturnes. Électre lui répond : le sacrifice du sang approprié, effectué par un homme muni d’une hache, pourrait la libérer de ses cauchemars. Elle tourmente sa mère en la menaçant de mort et en lui faisant miroiter le retour d’Oreste. La mère se retire, désemparée.

La nouvelle arrive qu’Oreste a été blessé à mort par ses chevaux. La mère exulte, Électre ne veut pas y croire, Chrysothémis s’effondre de désespoir. Électre veut maintenant se venger elle-même. Elle sort la hache cachée. Soudain, un homme étrange se tient devant elle et dit qu’il est un compagnon de son frère mort. Au début, le frère et la sœur ne se reconnaissent pas. Mais son choc en voyant l’état d’Électre pousse Oreste à révéler son identité. La douleur  et le ravissement rompent leurs digues lorsque  la sœur et le frère se reconnaissent. Ils se mettent d’accord sur ce qui doit arriver : « Ceux à la demande de qui je suis venu,  / Les dieux, seront là pour m’aider. » Oreste, accompagné de son précepteur, entre dans le palais et tue sa mère.

La cour entière est plongée dans l’agitation. Au retour d'Égisthe, celui-ci est escorté dans le palais par Électre qui feint d’être courtoise à son égard. Elle l’accompagne dans le palais où il est aussi mis à mort par Oreste. Chrysothémis rappelle Électre au palais pour la célébration. Électre est exaltée par elle-même et par ses actes : « J’ai semé les graines des ténèbres et récolté jouissance sur jouissance ». D’une voix sauvage, elle appelle à la danse et, telle une ménade, elle danse sa joie jusqu’à la mort.

Un entretien du metteur en scène Ulrich Rasche par le dramaturge Stephan Müller

Stephan Müller : En tant que scénographe, vous avez la réputation de construire des salles de machines colossales dans lesquelles vous faites danser les acteurs. Vous utilisez pour cela d’énormes plateaux tournants, des plates-formes élévatrices ou des tapis roulants sur lesquels les acteurs marchent et scandent en rythme (parfois aussi encordés). Comment utilisez-vous vos principes de mise en scène pour l’opéra Elektra ?

Ulrich Rasche : Comme dans nos travaux dans le théâtre parlé, les chanteuses et chanteurs se déplaceront aussi dans cette mise en scène lyrique tout au long du spectacle sur deux disques rotatifs. L’association de la parole, du mouvement, de l’espace et de  la lumière est un point central du travail. Dans le théâtre parlé, nous déduisons le mouvement  des pas du modèle rythmique du texte et de la signification qui y est liée. Dans l’opéra, la musique nous aide à définir la dynamique des mouvements. Strauss lui-même a étudié de près la langue de Hofmannsthal et l’a transposée dans une musique qui la suit au plus près. Il est étonnant de voir avec quelle précision il s’inspire de la syntaxe des phrases et de leur mélodie orale.

Stephan Müller : Le décor d’Elektra est repris de la pièce de théâtre mise en scène à Munich. L’espace sera complété par une orbite qui passera autour du disque central. Quelles réflexions vous ont motivé à réaliser cette extension spatiale ?

Ulrich Rasche : Comme à Munich, une tour se dresse au centre de la scène à Genève. Cette construction en acier, recouverte d’une tôle perforée, est transparente ou opaque selon l’incidence de la lumière. La tour constitue l’espace réel dans lequel les trois femmes protagonistes de l’opéra semblent être prises dans une circulation sans fin. Le public découvre des disques en rotation continue sur lesquels les personnages tournent sans cesse en rond. Grâce à un système mécanique très précis de rotations, de déplacements et de soulèvements des éléments de la scène, on obtient une multitude de lieux et de situations dans lesquels Électre, Chrysothémis et Clytemnestre règlent leurs conflits. Même s’il semble que chaque personnage puisse prendre une position plus puissante par rapport à l’autre grâce à des configurations spécifiques des éléments scéniques, tous les personnages sont pris dans le mécanisme  de la machine : personne n’échappera à la malédiction de la maison, au cycle du meurtre et  de la vengeance. Le deuxième disque construit pour Genève désigne avant tout le lieu des servantes et des valets. Cette verticalisation met en évidence les hiérarchies et les dépendances au sein du système.

Stephan Müller : L’image de la femme il y a environ cent ans était différente de celle de notre époque. Les interprètes d’aujourd’hui voient dans l’Elektra de Strauss/Hofmannsthal l’expression d’un « mépris caché des femmes ». On y décèle un principe patriarcal, une dépréciation du féminin. Dans une interprétation radicale, Elektra y serait carrément « mise à mort par la musique et offerte au public comme une victime féminine ». J’interprète le projet de Strauss/Hofmannsthal dans le sens d’une profonde complicité avec Électre. Il en résulte logiquement l’identification du public avec le personnage-titre.

Ulrich Rasche : Le regard porté sur les personnages d’Elektra peut être un regard emphatique ou bien un regard exaltant. Dans le premier cas, nous nous impliquons dans les personnages. Nous souffrons d’une certaine manière de leur souffrance. Dans le second cas, nous nous délectons ou nous réjouissons même de la souffrance des femmes exposées à leur destin. Lorsque nous regardons la pièce aujourd’hui, nous la voyons avec d’autres yeux qu’il y a cent ans. Chaque regard est marqué à chaque époque par des modèles idéologiques  et des jugements préconçus. Je ne veux pas dire qu’Hofmannsthal ou Strauss se sont laissés aller à un « penchant misogyne ».

Stephan Müller : Dans Elektra, il se produit en outre un effondrement de l’ordre politique. Après le meurtre du roi Agamemnon, Mycènes commence à s’effondrer. Il n’y a pas de succession au trône ni de continuité du pouvoir monarchique. L’Orestie d’Eschyle poursuit le récit d’Elektra en ce sens qu’un nouvel ordre politique voit finalement le jour : la démocratie.

Ulrich Rasche : Dans L’Orestie, les crises persistantes de l’ordre politique conduisent à un changement final. Le système bicéphale, avec des dieux et une classe supérieure qui décide de tout, se dissout et est remplacé par le « gouvernement du peuple ». L’équipement de base de la démocratie est la participation universelle à la question de savoir quel est le bon ordre social. Il est important pour moi qu’une critique des rapports politiques puisse être imaginée dans l’observation de notre Elektra, une critique de la forme de domination qui détruit les êtres humains. Il s’agit aujourd’hui de préserver « l’invention de la démocratie » — contre toutes les contestations du populisme de droite, des théoriciens de la conspiration et d’autres positions idéologiques extrêmes.